←Retour au blog
Leadership & Management

Six ans d'impasse, une seconde de clarté

MS

Marion Stromboni

Coach professionnelle • Corse

6 min de lecture
Partager
Six ans d'impasse, une seconde de clarté

Pendant six ans, j'ai eu les mêmes informations sur la table. Il a suffi d'une seconde pour que je les voie enfin.

Six ans sur une même question. Sans manquer de lucidité. Sans manquer de données. J'avais même deux arguments solides pour ne pas trancher : d'autres solutions existaient sûrement, et la situation répondait à un besoin réel. Ces deux phrases étaient vraies. Elles m'ont tenue immobile six ans.

Puis un événement est survenu. En un éclair, tout est devenu clair. Le plus troublant ? Cet événement ne m'a rien appris de nouveau. Il a simplement changé l'angle sous lequel je regardais ce que je savais déjà.

J'accompagne des dirigeants et des managers sur leurs décisions et leurs comportements. J'ai donc vécu de l'intérieur ce que j'observe chaque semaine en séance. Et ce mécanisme est à l'œuvre dans beaucoup de comités de direction.

Le blocage n'est presque jamais un problème d'information

Jeffrey Pfeffer et Robert Sutton, de Stanford, ont nommé ce phénomène : le knowing-doing gap, l'écart entre savoir et faire.

Définition — Knowing-doing gap : écart entre ce qu'une organisation sait devoir faire et ce qu'elle fait réellement. Le frein n'est pas le manque de connaissance, mais le passage à l'acte.

Les entreprises qu'ils ont étudiées ne manquaient ni d'analyses, ni de benchmarks, ni de recommandations. Elles manquaient de décision.

Au niveau individuel, c'est identique. Le dirigeant qui repousse la réorganisation d'un service, le recrutement d'un bras droit ou la fin d'un partenariat toxique a généralement toutes les données en main. Depuis longtemps. Ce qui le retient se situe ailleurs.

Posez-vous la question honnêtement : votre dossier en souffrance manque-t-il vraiment d'une étude supplémentaire ?

À retenir :

  • Les blocages durables sont rarement des problèmes de données.
  • Chercher « encore une information » est souvent une stratégie d'évitement.
  • Le vrai sujet est le cadre de lecture, pas le volume d'analyse.

Deux mécanismes qui verrouillent la décision

1. L'impasse de représentation (mécanisme cognitif)

Le psychologue Stellan Ohlsson l'a montré : face à un problème difficile, nous nous enfermons dans une manière de le représenter. Tant que ce cadre tient, redoubler d'efforts ne sert à rien. On tourne dans le même périmètre, avec plus d'énergie et plus de fatigue.

Définition — Impasse de représentation : situation où la façon dont le problème est formulé interdit sa résolution. La sortie ne vient pas d'une réponse supplémentaire, mais d'une reformulation.

Exemple classique en entreprise : « Comment motiver ce collaborateur ? » Pendant des mois, le dirigeant teste primes, entretiens, objectifs. Rien ne bouge. Le jour où la question devient « Est-il au bon poste ? », la situation se débloque en trois semaines.

2. La justification (mécanisme motivationnel)

« D'autres solutions existent. » « J'en ai besoin. » Deux phrases parfaitement rationnelles. Deux phrases qui protègent le statu quo. Le "j'en ai besoin" était ma phrase, mon piège.

Samuelson et Zeckhauser ont décrit dès 1988 notre tendance à surpondérer l'option « ne rien changer » : c'est le biais de statu quo. Et quand l'inaction devient inconfortable, nous fabriquons des raisons de la maintenir — ce que Festinger appelait la réduction de la dissonance cognitive.

Soyons précis : justifier n'est pas se mentir. Le besoin que j'invoquais était réel. Mais un argument peut être vrai et servir à ne pas décider. C'est exactement là que se joue le travail de coaching.

À retenir :

  • Un cadre figé rend tout effort supplémentaire inefficace.
  • Le biais de statu quo donne une prime à l'inaction.
  • Vos meilleures raisons sont parfois vos meilleurs verrous.

Ce que les neurosciences disent du déclic

Le moment du « Aha ! » n'est plus un mystère poétique. Il se mesure.

En 2004, Mark Jung-Beeman et John Kounios ont observé une brève bouffée d'activité dans le lobe temporal droit, environ un tiers de seconde avant que la solution n'émerge consciemment. En 2018, les travaux de Tik et ses collègues ont associé ce moment à l'activation de régions liées à la récompense.

Deux enseignements pour un dirigeant :

  • Le déclic n'apporte pas d'information nouvelle. Il réorganise brutalement ce qui était déjà là.
  • Il s'accompagne d'une sensation intense d'évidence et de soulagement. D'où l'impression que « tout s'éclaire ».

Dans mon cas, l'événement n'a apporté aucune donnée inédite. Il a rendu visible, d'un coup, ce que coûtait le fait de ne pas agir. Le cadre a basculé.

Attention : l'évidence n'est pas une preuve

C'est le point que je souligne systématiquement avec les dirigeants que j'accompagne. Amory Danek et Jennifer Wiley ont montré en 2017 que le sentiment d'« Aha ! » peut accompagner une solution fausse. L'intensité de la certitude ne garantit pas la justesse de l'idée.

Un déclic est un signal sérieux. Ce n'est pas une validation. Il mérite d'être testé, confronté, discuté avec ceux que la décision concerne.

À retenir :

  • Le déclic = réorganisation, pas révélation.
  • La sensation d'évidence est neurologique, pas logique.
  • Vérifiez toujours un insight avant de l'industrialiser.

Le vrai travail commence après le déclic

Un déclic non traduit en action s'estompe. En quelques jours, parfois en quelques heures.

La méthode la mieux documentée pour l'ancrer tient en trois mots : intentions de mise en œuvre. On formule l'action en « si… alors… ».

Définition — Intention de mise en œuvre : plan conditionnel reliant une situation précise à un comportement précis. Exemple : « Si nous sommes lundi à 9h, alors j'appelle cet interlocuteur pour ouvrir la discussion. »

La méta-analyse de Gollwitzer et Sheeran (2006), portant sur 94 études, montre que cette formulation augmente nettement la probabilité de passage à l'action, comparée à une simple intention.

La raison est simple : vous ne dépendez plus de votre motivation du moment. Vous associez un geste à un déclencheur.

Trois conditions pour que le déclic tienne :

  1. Un geste concret posé dans les 48 heures.
  2. Une formulation « si X, alors Y » écrite, pas pensée.
  3. Un tiers informé de l'engagement.

Ce que cela change pour votre organisation

Deux enseignements directement applicables.

Premier enseignement : changez la question, pas le volume d'analyse. Sur les sujets qui stagnent depuis des mois, demandez-vous moins « de quelle information avons-nous besoin ? » et davantage « sous quel angle regardons-nous ce problème depuis trop longtemps ? ».

Second enseignement : ne donnez pas la réponse. Quand un collaborateur bloque, lui livrer la solution est rarement efficace. Danek et ses collègues (2013) ont montré qu'une solution trouvée par soi-même est mieux mémorisée qu'une solution reçue. Le manager qui pose la question qui déplace le cadre va souvent plus vite que celui qui tranche à la place de son équipe.

C'est précisément le rôle d'un coach : ne pas apporter des réponses supplémentaires, mais déplacer le cadre dans lequel vous cherchez depuis trop longtemps.

Questions fréquentes

Pourquoi reste-t-on bloqué sur une décision malgré toutes les informations ? Parce que le frein est cognitif et motivationnel, pas informationnel. L'impasse de représentation enferme le raisonnement, et le biais de statu quo valorise l'inaction.

Qu'est-ce qu'un déclic au sens des neurosciences ? Une réorganisation soudaine d'informations déjà disponibles, précédée d'une activité cérébrale mesurable et accompagnée d'un fort sentiment d'évidence.

Comment transformer une prise de conscience en action concrète ? En formulant une intention de mise en œuvre « si… alors… », en posant un premier geste sous 48 heures et en informant un tiers.

Le coaching sert-il à trouver des solutions ? Non. Il sert surtout à changer l'angle de vue. Les solutions sont souvent déjà là, invisibles dans le cadre actuel.

En résumé

  • Six ans de blocage ne signifient pas six ans de manque d'information.
  • Deux verrous : la représentation figée et la justification rationnelle.
  • Le déclic réorganise l'existant, il ne révèle rien de neuf.
  • L'évidence ressentie n'est jamais une preuve.
  • Sans plan « si… alors… », le déclic s'évapore.

Le déclic ouvre la porte. Encore faut-il la franchir — et cela se prépare.

Et vous, quelle décision repoussez-vous aujourd'hui avec une très bonne raison ?

Passez à l'action

Vous souhaitez développer
votre leadership ?

En tant que coach professionnelle certifiée basée en Corse, j'accompagne les dirigeants et managers dans le développement de leur intelligence émotionnelle et leur posture décisionnelle.

Prendre rendez-vous→
Présentiel Ajaccio ou Visio